❌ Les américains continueront à faire des remakes de films français, en aucun cas parce qu’ils « n’aiment pas le doublage », mais parce qu’ils aiment les adapter à LEUR culture, LEURS références et surtout… les faire interpréter par LEURS STARS. Vous devriez le savoir : aussi bien en France qu’aux États-Unis, l’adaptation américaine Just Visiting (Les Visiteurs en Amérique), dont vous êtes scénariste et acteur, a été un flop cuisant. Vous ne pouvez tout de même pas avoir oublié que l’échec de ce film a été si lourd qu’il a mis la Gaumont en difficulté financière ? Notez bien, monsieur Clavier : cela n’avait rien à voir avec le doublage.
❌ Vous ne serez pas doublé par « vous-même » en tchèque ou en allemand : vous serez doublé par un ORDINATEUR. Le son de votre voix sera reproduit dans une autre langue. En revanche, VOTRE interprétation passera à la moulinette algorithmique, reproduisant par calcul des intentions sans âmes. Est-ce ainsi que vous respectez votre public, monsieur Clavier ?
❌ Les « doubleurs », comme vous les appelez en les balayant de la main, n’existent pas. Nous sommes comédiens. Nous faisons le même métier que vous. Vous sentez le malaise ? Dire à des comédiens de changer de métier, alors que vous faites le même, est ironique. Nous sommes collègues, monsieur Clavier : comme vous, nous jouons au cinéma, au théâtre. Comme vous, nous travaillons sur différents projets artistiques. Comme vous, nous sommes des artistes interprètes. Vos propos sont également d’une condescendance inouïe à l’égard d’un secteur qui emploie 15 000 humains (auteurs, adaptateurs, studios, directeurs artistiques, ingénieurs du son…) dont 5 000 comédiens (comme vous).
❌ Votre discours totalement hors sol valide OKLM que des milliers d’artistes peuvent être remplacés par l’IA. Les 240 000 signatures de la pétition du collectif « Touche pas à ma VF » n’illustrent en aucun cas un « fantasme de peur étrange », comme vous dites. Bien que la menace soit existentielle pour notre métier, elle illustre la volonté du public d’accéder à des œuvres de qualité. Les artistes ne sont pas contre l’IA (elle constitue une avancée majeure dans de nombreux domaines) ; ils sont pour une régulation et un encadrement par la loi. L’IA doit rester au service des artistes. Pas les anéantir. Et… comme vous êtes artiste, vous admettrez aisément que bientôt, « malheureusement », vous aussi, vous serez remplacé. SPOILER ALERT, monsieur Christian Clavier : vous êtes condescendant et mauvais en maths. Si l’utilisation de l’IA pour le doublage permet « de faire des économies », alors son utilisation pour « vous remplacer tout court » en permettra de bien plus grandes.
Pourquoi ne pas avoir challengé l’interprète que vous êtes ? Vous auriez pu jouer ce rôle vous-même, en travaillant avec une merveilleuse équipe de professionnels maquilleurs (bientôt au chômage grâce à vous)… En même temps, et nous vous l’accordons, n’a pas le talent de Robin Williams ou d’Eddie Murphy qui veut. Ou pourquoi ne pas avoir demandé à votre pote Josiane B. de jouer votre mère, plutôt que de mettre votre visage reproduit artificiellement sur le corps d’une actrice payée cent fois moins cher, que vous invisibilisez de toutes les manières possibles en ne citant jamais son nom ?
Monsieur Clavier, réfléchissez plus largement : pouvons-nous laisser ainsi, entre les mains de majors américaines sans scrupules, la maîtrise à échelle industrielle des contenus audiovisuels diffusés sur notre propre territoire ? De quelle manière notre langue et nos références culturelles évolueront-elles sans l’apport de notre identité même ? Devrions-nous laisser aussi facilement aux Américains la clé de l’accès à la culture pour des millions de Français ? Sans doute par naïveté (pour rester agréable), vous ignorez que nous parlons d’un enjeu qui dépasse le seul sujet des emplois. L’objectif des entreprises américaines telles qu’Eleven Lab est de rapporter notre industrie sur leur territoire. Si tous les doublages de films américains se réalisent là-bas, bien au-delà de l’extinction d’une industrie française d’exception, reconnue comme étant la meilleure au monde et générant 700 millions de chiffre d’affaires par an, c’est notre exception culturelle même qui est menacée.
Le doublage n’est pas une simple traduction. C’est un véhicule d’émotion. Les comédiens qui prêtent leurs voix aux œuvres de doublage incarnent des rôles (comme vous) et leur donnent toute leur humanité (pas comme vous donc). La seule évocation sonore d’une voix ayant bercé votre enfance est capable d’éveiller en chacun de nous une émotion indescriptible.
️ Que vous le vouliez ou non, monsieur Clavier, d’une manière différente mais au même titre que vous, nous incarnons la culture. Tous les artistes dont les voix résonnent dans notre paysage audiovisuel francophone gravent, d’une façon unique, souvent inconsciente mais toujours indélébile, la mémoire du public. Les comédiens, dont les voix habillent les bandes-annonces des chaînes de télévision ou sont les signatures sonores de nos radios, sont écoutés chaque jour par des millions de personnes. Nous faisons partie intégrante du quotidien des Français.
✒️ Le pays des Lumières dont vous êtes issu, cher Christian Clavier, peut-il ainsi permettre, aussi lâchement, de laisser s’éteindre la voix humaine partout où elle donne vie à l’émotion ? Pensez-vous réellement que, par seul appât du gain (de temps et d’argent), la France doit laisser sa culture et sa langue s’uniformiser au profit d’une « intelligence » artificielle dont la seule ressource artistique -générée par le vol massif de nos interprétations sans aucun consentement- proviendra de l’étranger ? La France doit-elle laisser aux mains de majors américaines, sans aucune maîtrise, ni de fond ni de forme, ce pan entier de notre accès à la culture ?
Comment pouvez-vous accepter, pire, encourager un monde où les enfants, dont le cerveau est en plein développement, n’auraient d’autre choix que de forger leur référent émotionnel et culturel sur… de l’artificiel ? La manière dont vous jetez (littéralement) vos propos, dénués de toute considération, à la face de votre public, de l’ensemble de la profession et de tous ceux qui contribuent à faire rayonner notre culture et notre langue, est affligeante.
Monsieur Clavier, vous vous égarez. Et votre condescendance n’a d’égale que l’ampleur de votre ignorance.
Francine Baudelot – membre fondatrice de l’association Les Voix
Articles de Presse : https://www.estrepublicain.fr/culture-loisirs/2025/09/30/cinema-christian-clavier-laisse-les-comediens-de-doublage-sans-voix
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